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Loos-en-Gohelle  c’est un peu la star des territoires qui renouvellent l’action publique. La ville a été désignée par l’ADEME « démonstrateur de la conduite du changement vers une ville durable« . Rien de tel que de feuilleter la présentation ci-dessous pour vous familiariser avec l’approche.

J’ai eu la chance de suivre fin 2017 une passionnante journée d’étude organisée à Sciences Po Lille dans le cadre de la semaine de l’innovation publique. Y intervenait Julien Perdrigeat qui a d’abord été « chargé de récit » avant de devenir directeur de cabinet de Jean-François Caron le maire de cette commune de 6700 habitants dans le bassin minier des Hauts-de-France. Ecoutez le parler de ce territoire, c’est passionnant :

« Chargé de récit » je trouve l’expression excellente. Concrètement la mise en récit passe par la création d’un lieu et le recueil de la parole des habitants. Voilà qui, sans se confondre avec un politique culturelle, peut parfaitement en être une des dimensions. Comme l’expliquent ces blogueurs eux-aussi fascinés par l’expérience :

Prenons par exemple la Base 11/19 : il s’agit à la fois d’un symbole pour Culture Commune et pour la Ville. Hébergeant désormais un éco-pôle (6) aux côtés de l’association créée par le Maire en 1987 pour protéger les terrils (la Chaîne des Terrils) et de Culture Commune, cet espace est au cœur du récit porté par la municipalité sur la transformation du territoire en « ville pilote du développement durable » (bien que son ancrage territoriale soit discutable).

Tant pour Culture Commune que pour la Mairie, la mise en récit est un outil éminemment politique, autant pour raconter le passé, le présent ou le futur. Elle est considérée par la municipalité comme une stratégie de conduite du changement qui consiste à « mettre en narration une série d’événements et de phénomènes auxquels on s’attache à donner ou redonner sens » (7). En 2013, un agent « chargé de récit », depuis devenu directeur de cabinet, a été missionné pour développer cette stratégie. Sa mission a abouti en 2015 à la publication du livre « Loos-en-Gohelle, ville pilote du développement durable », sur la base d’une large collecte de récits de vie.

A partir de notre expérience, de nos interviews et de nos lectures, nous avons identifié cinq fonctions possibles de la mise en récit à Loos-en-Gohelle :

# Légitimer le projet politique
# Idéaliser l’histoire pour inspirer
# Déclencher le processus de résilience
# Renforcer le pouvoir d’agir des habitants
# Refonder la démocratie

Pour moi la notion de récit renvoie à la fin des grands récits diagnostiquée par Jean-François Lyotard dans  La condition post-Moderne. Et s’il fallait opposer à la désillusion post-moderne, le renouveau de récits sur les territoires ? Ma récente lecture de Où atterrir de Bruno Latour résonne directement avec cette idée. La thèse de ce livre est le retour à ce qu’il qualifie de terrestre, c’est-à-dire des pratiques contemporaines ancrées mais qui ne soient en aucun cas conservatrices ou xénophobes. L’enjeu est de construire un monde habitable qui ne soit pas hors-sol et qui offre des protections par les politiques publiques et les communs. L’enjeu est de substituer au repli sur soi contre les autres une dynamique d’implication locale qui soit protectrice ET inclusive. C’est précisément la démarche de ce territoire de Loos-en-Gohelle. Ce qui est intéressant ici c’est que le récit n’est pas de la communication politique, mais qu’il s’appuie sur des réalisations ancrées et participatives. Par exemple, la mairie propose le dispositif du 50/50 en réponse à des sollicitations des habitants. 50% d’aide technique et de financement de la commune, contre 50% de mise en oeuvre par les citoyens. J’aime beaucoup ce positionnement parce qu’il s’inscrit dans la logique des communs de capabilités, c’est-à-dire qu’il cherche à transformer par l’action et suscite des partenariats publics-communs. Il serait passionnant de passer la commune de Loos-en-Gohelle au capteur des communs proposés récemment par Geneviève Fontaine au sein de l’Institut Godin (j’y reviendrai).

Il suffit également de feuilleter la présentation du Maire ci-dessus pour comprendre qu’un des atouts de la démarche est con caractère systémique, l’alliance des politiques publiques de l’énergie, de l’habitat, de l’économique et du social tissées dans un écosystème territorial. En somme tout ce que devraient mettre en œuvre les élus locaux : des projets de mandats clairs et lisibles !

La stratégie de communication extérieure de la municipalité est très efficace, on trouve de nombreux articles sur cette ville et son approche. Cette stratégie de présence externe est volontaire et participe d’un cercle vertueux : un territoire pilote est un territoire qui attire des financements et qui provoque une bonne image auprès des habitants, ce qui renforce le récit local. Voilà qui éveille en moi le réflexe de l’examen approfondi… Justement, l’ADEME a récemment missionné un cabinet Quadrant conseil pour évaluer la stratégie de gestion du changement dans cette commune. Le document est librement accessible en ligne et téléchargeable sur la médiathèque de l’ADEME. L’étude permet par exemple de se rendre compte que

La pratique de suivi et d’évaluation de la Ville est insuffisamment développée par rapport à ses ambitions de ville pilote. Les services mettent en avant les éléments suivants

  • L’absence de suivi rend Loos-en-Gohelle incapable de fournir des éléments basiques, même sur des dispositifs emblématiques: par exemple, le nombre, les acteurs impliqués et les champs thématiques des opérations 50/50
  • L’évaluation ne doit pas se concentrer uniquement sur les résultats, mais également sur la méthode, les processus mis en œuvre pour aboutir à des résultats.
  • L’intensité de l’implication habitante nourrit un «contrôle continu» citoyen de l’intervention municipale.
  • L’intervention en faveur de la biodiversité est déjà dotée d’un dispositif de suivi qui permet d’évaluer ce qui se passe, étant donné que le concours des villes et villages fleuris fournit une trame de suivi des actions, mais c’est une exception.

Comme souvent ce qui pêche c’est bien l’évaluation des politiques publiques, nous aurons l’occasion d’y revenir. Le plus intéressant dans cette étude : les enseignements qui sont tirés de l’expérience locale. Quelles sont les bonnes pratiques qui peuvent servir ailleurs ? Voici une cartographie de ces enseignements, j’ai repris les intitulés et les copies d’écran des analyses de chaque point. Je remercie Thomas Blais de l’ADEME qui m’a autorisé à reprendre les extraits pour faire la cartographie ci-dessous (e qui serait encore mieux ce serait que l’ADEME publie les études qu’elle finance sous licence creative commons…#soupir). Un échange avec lui montre que la dynamique de l’ADEME ne s’arrête pas à désigner des territoires innovants, mais à les évaluer et à les suivre :

Une fois terminée l’évaluation, et fort des enseignements tirés de l’expérience de la commune de Loos-en-Gohelle, une des premières suites à donner consistait à capitaliser sur d’autres territoires. C’est ainsi qu’est née une assistance à maitrise d’ouvrage nationale portée par l’ADEME, l’UNADEL, la SCOP QUADRANT CONSEIL et JFC3D dont le rôle et d’accompagner 4 autres collectivités engagées dans des processus de transition, pour co-construire un référentiel partagé.

Évaluation de la stratégie de conduite du changement de la commune de Loos-en-Gohelle

Voilà de quoi nourrir l’exploration et développer peut-être d’autres #symbioses_citoyennes !