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Il y a 3 ans dans mon précédent blog, interpellé par l’émergence de l’économie collaborative sauvage (Uber) et des alternatives à ce modèle, j’explorais la notion de « communs de l’emploi » à travers les CAE et je posais ces questions : Mais n’y-a-t-il pas une troisième voie à explorer qui permettrait de protéger les cumulards des revenus du travail issu des géants du partage tout en faisant de la valeur produite un commun protecteur au sens des mutuelles du travail? Ces entrepreneurs-salariés de l’économie collaborative ne pourraient-il pas, une fois regroupés en communautés actives constituer de puissants leviers de transformation des conditions imposées par les multinationales de l’économie collaborative? Ne nous faut-il pas penser et pratiquer les communs des savoirs et des données en les reliant aux communs de l’emploi?

3 ans après, une table ronde mémorable relaie des initiatives très intéressantes « Travail et communs, travail en commun : vers de nouvelles organisations de travail», le compte-rendu est publié sur le site du Transformateur. On peut y lire :

Les sociétés coopératives et participatives sont de beaux exemples de gestion en commun, puisqu’elles s’appuient sur 7 principes : adhésion volontaire et ouverte à tous ; pouvoir démocratique exercé par les membres ; participation économique des membres ; autonomie et indépendance ; éducation, formation et information ; coopération entre les coopératives et engagement envers la communauté. La Scop Oxalis veut aller plus loin que la mutualisation de moyens et ressources, en augmentant la coopération en interne – aujourd’hui ce sont près de 30% de l’activité qui est produite de manière collective, explique Samuel Barreau, un de ses représentants – ; mais aussi en sécurisant les parcours de coopérateurs, en rendant plus durables leurs activités et en permettant à chacun de vivre correctement de son activité. Oxalis a inventé le concept de « salariés sans patron » : les personnes sont autonomes, acteur de leur activité professionnelle, mais en ayant un statut social de salarié et donc une protection sociale. Oxalis s’est par ailleurs associé à d’autres organisations coopératives, associatives et mutualistes pour mettre en place une « mutuelle de travail associé », c’est-à-dire une organisation collective, source de droits et de solidarités sociales, du nom de Bigre !.

Pour simplifier et comprendre le fonctionnement d’une CAE :

Oxalis est pionnière des CAE et à l’origine du concept, elle existait bien avant l’économie collaborative sauvage. Depuis, des coopératives prennent le meilleur du modèle des plateformes de livraison comme deliveroo sans adopter une économie destructrice des droits des travailleurs (pas salariés). C’est l’exemple de CoopCycle, logiciel, mais surtout projet collectif :

Autour du logiciel, CoopCycle élabore un projet économique et politique. Nous proposons une fédération de coopératives, regroupant les travailleurs du secteur. De nombreuses coopératives de coursiers se créent en France et en Belgique. Nous portons le projet d’une coopérative de livraison à Paris. Le modèle coopératif permet aux travailleurs de reprendre le pouvoir. La valeur créé par l’activité est répartie équitablement entre les travailleurs, et est réinjectée dans l’économie locale. Revenir au salariat, c’est bénéficier de tous ses avantages sociaux : congés, assurance maladie, retraite. Un développement local avec une union internationale, pour concurrencer des plateformes globales. Pour lutter, il faut s’unir. Mutualiser les moyens à notre disposition, dont le logiciel en tant qu’outil de production, pour bénéficier d’économies d’échelle. Mais aussi nos voix, afin de peser dans le débat public – montrons qu’il existe une alternative !

Avec la déclinaison OxaMYNE, (Oxalis + la Myne) à Lyon, les communs trouvent un espace d’expérimentation en lien étroit avec une CAE pionnières en france : Oxalis. Lisez bien le texte qui suit, OxaMYNE propose de rejoindre une coopérative, avec une variété de statuts ou d’absence de statut très grande et vise des projets expérimentaux.

Un des buts premiers d’OxaMYNE est de favoriser, de développer ou d’inventer les formes de valorisation économiques les plus adaptées pour chaque activité en fonction des statuts des intervenants, voire l’absence de statut. Pour ce faire, l’offre d’OxaMyne :

  • Favorise l’activité collective, menée en collaboration interne et / ou externe
  • Favorise l’activité individuelle, menée en collaboration interne et / ou externe
  • Favorise la mise dans le commun des résultats et processus
  • Permet des interactions saines et transparentes entre enjeux économiques et engagement des communautés
  • Permet de déprécariser les activités multiples ou peu fréquentes
  • Permet de soutenir l’engagement citoyen

Une des spécificités d’OxaMyne est est d’être aussi bien Oxalis que la MYNE. Ainsi, étant donné le caractère expérimental de l’expérience, les projets expérimentaux, de recherche et développement ou encore dits “risqués” ou non conventionnels seraient ceux visés par un portage via OxaMyne.

Plus concrètement toujours dans cette même table ronde, Nicolas Loubet explique comment OxaMyne vise à dépasser la mutualisation pour aller vers les communs :

 Ainsi, l’objectif premier n’est plus de se générer un salaire individuellement par son activité économique, mais de créer de la richesse pour la communauté en générant donc une activité dont les revenus sont à destination de la communauté. Ils parlent même parfois de « coopérative d’inactivité » pour que les personnes ne soient finalement pas dans l’obligation de travailler ou en tout cas dans la possibilité de moins travailler. La Myne rassemble en effet des personnes aux parcours divers et peu linéaires, et qui se sont épuisés à essayer de joindre les deux bouts : chercheurs à qui on a interdit de travailler sur des sujets d’intérêt général, artisans qui veulent échapper à la propriété intellectuelle pour mettre leur création dans le domaine public, chômeurs qui en ont marre de leur situation et du statut qu’on leur renvoie, … . Ils cherchent donc à trouver une solution pour se donner un statut, en sortant du CDI personnel pour aller vers un CDI qui les représenterait tous, un « CDI communautaire ». Ce contrat n’existe pas encore, bien sûr, mais c’est ce qu’ils essaient de construire, une configuration d’emploi qui leur garantisse une protection à tous.

La notion de CDI communautaire illustre bien la tentative (sémantique pour l’instant) de sortir du schéma intégré de l’entreprise hiérarchique pour aller vers de nouvelles formes qui ne soient pas seulement de la mutualisation de projets d’entreprises individuelles, mais qui articulent un projet en communs. Au fond, les gens veulent à la fois être indépendants mais embarqués dans des collectifs dont ils définissent les règles. J’y vois un lien avec les logiques d’habitat partagé, ou il s’agit de trouver une granularité en communs sans pour autant supprimer toute indépendance. La tentative d’OxaMyne est passionnante et il sera intéressant de suivre les évolutions de ce projet. 

Plus largement, tout se passe comme s’il fallait que les communs devaient entrer par effraction dans un monde du travail qui leur est par nature étranger (y compris dans l’ESS). Mais est-ce que les communs peuvent exister dans des formes plus classiques de travail salarié ? Ou pour le dire autrement, est-ce que les communs sont condamnés à rester des expériences marginales et alternatives aux formes les plus massives de travail ? J’essaierai d’y répondre très bientôt.