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Excellent livre de l’économiste proche d’Attac Thomas Coutrot. La thèse principale du livre tient à l’importance d' »instituer le travail concret ». Voici un parcours de lecture.

Redonner une place centrale au travail vivant supposera, comme on le verra, de faire des finalités et des effets concrets du travail les critères essentiels de sa gouvernance, ce que j’appellerai « instituer le travail concret ».

Par travail vivant, Thomas Coutrot fait référence au psychanalyste Christophe Dejours : « Le travail est ce par quoi je me confronte au monde, à la résistance du réel, et me transforme. Une expérience qui n’est substituable à aucune autre. C’est cette part de soi-même que l’on engage, cette intelligence que l’on ajoute aux prescriptions et aux contraintes pour que “ça marche”. Travailler, c’est toujours mobiliser son intelligence. »

Celui qui mobilise notre corps, nos sens, notre intelligence, notre sensibilité, notre créativité, notre empathie, et fait de nous, dans l’épreuve de la confrontation au monde, des êtres humains. Il s’oppose au travail abstrait selon Marx cité par A. Gorz :

« le travail concret n’a pu être transformé en ce que Marx appellera le “travail abstrait” qu’en faisant naître à la place de l’ouvrier-producteur le travailleur-consommateur : c’est-à-dire l’individu social qui ne produit rien de ce qu’il consomme et ne consomme rien de ce qu’il produit ; pour qui le but essentiel du travail est de gagner de quoi acheter des marchandises produites et définies par la machine sociale dans son ensemble ». Ayant vendu au capitaliste sa force de travail, le travailleur doit laisser le nouveau propriétaire en disposer à sa guise, en tant que « capital variable » – comme disait Marx par opposition au « capital fixe » des machines. Les prolétaires sont de simples rouages de la machine à valoriser le capital.

L’auteur s’attaque d’abord à un mystère historique :

On aborde ici un vrai mystère : le mouvement coopératif issu de la tradition associationniste ouvrière n’a qu’exceptionnellement remis en cause l’organisation hiérarchique du travail. Et lors de l’apogée qu’a connu l’anticapitalisme dans les années 1970, les libertaires ou les partisans de l’autogestion, quoique critiques du taylorisme, n’ont pas su penser une organisation alternative du travail qui soit porteuse d’émancipation. (…)

C’est la coopération ouvrière qui, du XIXe siècle à aujourd’hui, a constitué la forme la plus vivace de démocratie au travail. Dans la coopérative, tout à l’inverse de la commandite, les travailleurs déterminent ce qu’ils vont produire. Mais – c’est le paradoxe sur lequel je n’ai cessé de buter dans cette recherche – ils le font le plus souvent dans le cadre d’une organisation hiérarchique inchangée. Bien sûr, dans les coopératives, le capital est détenu par les travailleurs, ceux-ci élisent les dirigeants, les profits alimentent des réserves non partageables, les inégalités de rémunération sont faibles. Tout cela n’est aucunement négligeable, mais la division « scientifique » du travail n’est pas contestée : les principes du mouvement coopératif ne comportent aucune indication sur les modalités de l’organisation concrète du travail. Et, en pratique, la plupart des recherches menées sur les coopératives soit ignorent la question de l’organisation du travail, soit observent qu’elle diffère peu des entreprises classiques. (…)

Les équipes autonomes se traduisent aussi par une hausse de l’intensité du travail, de la polyvalence et de la productivité, sans augmentation des salaires ni reconnaissance des qualifications. Pire encore, les réorganisations du travail sapent les fondements des qualifications reconnues aux travailleurs, sur lesquelles étaient assises les grilles de salaires. On comprend alors le peu d’empressement des militants à développer des contre-propositions face aux initiatives patronales. (…)

Il faut dire que rares sont les intellectuels à avoir pris la mesure de l’enjeu :

Avec Chauvey, le premier André Gorz et Cornelius Castoriadis figurent parmi les rares intellectuels (post-)marxistes qui ont compris l’importance de la liberté du travail comme condition de la démocratie socialiste. Pour Gorz première manière, « la première tâche du mouvement ouvrier est actuellement d’élaborer une stratégie et des objectifs nouveaux qui unissent indissolublement la revendication salariale, la revendication de gestion et la revendication d’autodétermination par les travailleurs des conditions et des rapports de travail. […] Le syndicat doit pouvoir négocier les cadences ou rythmes de travail, le salaire aux pièces, la qualification par poste, les horaires, ce qui signifie une connaissance et une négociation ininterrompue des transformations techniques et de leurs répercussions sur la condition ouvrière ainsi que le pouvoir d’influer sur elles ». En 1980, alors que les syndicats scandinaves la mettaient en pratique, il enterrera cette perspective dans ses Adieux au prolétariat.

A propos des entreprises libérées, si vous ne connaissez pas le sujet, je vous recommande chaudement le documentaire d’Arte réalisé par  Martin Meissonnier :

Thomas Coutrot pointe le problème de l’échelle et du rôle du dirigeant.

Dès que la taille de l’organisation oblige à mettre en place une structure formalisée, reviennent inexorablement les principes tayloriens – diviser, commander, inciter, contrôler –, encore renforcés par la puissance du numérique.(…)

il est clair qu’abandonnant l’autorité hiérarchique au quotidien, le dirigeant acquiert en fait un pouvoir symbolique encore plus fort : il est celui qui a instauré et qui peut à tout moment suspendre la liberté du travail. Plus encore, alors que les cadres intermédiaires, eux, sont vraiment dépouillés de toute autorité, lui demeure la seule figure du pouvoir. Car il incarne à lui seul les nouveaux principes de l’organisation ; c’est à lui qu’on demande un arbitrage lorsque la liberté amène à des conflits indécidables. Subtile construction : le dirigeant se dépouille d’une autorité partagée et souvent contournée pour acquérir un pouvoir solitaire et incontesté. Et se désintéresse du profit pour finir par l’augmenter…

Je retiens ce long passage d’explication de ce qu’est l’Holacratie ou l’autogouvernement et le lien explicite fait avec les communs d’Ostrom.

En peu de mots, l’autogouvernement ou l’holacratie sont des « modes de fonctionnement efficace sur la base de relations d’égal à égal sans recherche du consensus ». Ce fonctionnement se décline en principes opérationnels observés dans la plupart des entreprises étudiées. L’holacratie va jusqu’à formaliser ces principes avec une maquette organisationnelle détaillée (la « Constitution d’Holacratie ») sous copyright.(…)

On peut énoncer simplement les principes organisationnels distinctifs qui se dégagent de cette littérature : – découvrir la raison d’être de l’entreprise (mission) en lien avec les parties prenantes extérieures ; – définir les contours et fonctions des équipes autonomes emboîtées (« cercles ») ; – répartir clairement les responsabilités au sein des équipes (« rôles », « redevabilités ») ; – spécifier les mécanismes de prise de décision (« prise d’avis », « réunions de triage », autonomie) ; – préciser les mécanismes d’articulation et de coordination entre équipes (« liens ») ; – instaurer des mécanismes d’adaptation continuelle de la structure (« réunions de gouvernance ») ; – définir des règles de traitement des conflits et d’application des sanctions ; – le tout par des procédures délibératives entre les parties prenantes. Cette liste m’est apparue utile pour récapituler ma lecture des travaux de Laloux et Robertson à l’occasion d’une conférence sur l’entreprise autogouvernée à la Fabrique de l’ergonomie. Elle a aussitôt suscité chez moi une impression de « déjà-vu » tant elle m’a rappelé les huit « principes de conception » (design principles) qui permettent la gestion durable d’une ressource par une communauté selon Elinor Ostrom (…)

C’est à ce moment là qu’il introduit la notion de commun productif :

Dit autrement, l’entreprise autogouvernée n’est rien d’autre qu’un commun productif. (…)

Et cette phrase importante qui ouvre le champ du travail de tous (bien au delà de l’ESS) aux communs

Si le travail vivant n’est pas instituable, le travail concret peut l’être. Cela passe par la création d’institutions qui valorisent non pas seulement des indicateurs financiers ou quantitatifs, mais les effets qualitatifs du travail sur le monde social et naturel. En incluant donc dans ces effets non seulement la qualité d’usage des produits du travail – les biens et services utiles et durables –, mais aussi la qualité politique des rapports sociaux produits dans le travail – l’égalité et l’autonomie. Mettre la qualité, en ce double sens, au cœur du processus de travail, c’est ce que font déjà les acteurs de l’éthique du care – qui prêtent attention aux effets concrets du travail – et ceux du travail collaboratif – qui inventent des règles pour l’autogouvernement. (…)

Quelles institutions, quelles politiques publiques pourraient entrer en résonance avec ces mouvements, les renforcer, voire leur donner la prééminence sur le travail mort ? Des secteurs importants de la gauche syndicale et politique, en particulier sa frange antiproductiviste, tendent à présenter la réduction du temps de travail comme l’exigence clé qui permettrait à la fois une amélioration des conditions de vie, une réduction du chômage, une redistribution des richesses, une prise de distance vis-à-vis du consumérisme et une plus grande activité politique des citoyen.ne.s. La réduction du temps de travail peut être un levier majeur. Mais cette stratégie serait illusoire si elle restait prisonnière du travail abstrait. En persistant à ignorer la question du travail vivant, elle nous amènerait à être « esclaves deux heures par jour ». Au moins autant que la réduction quantitative de la durée du travail, c’est l’augmentation qualitative de la liberté du travail qu’il faut mettre au cœur d’une stratégie politique émancipatoire, car comme le dit bien Michel Husson, paraphrasant Simone Weil, « être exploité, contraint à un travail aliéné, ne serait-ce que deux heures par jour, c’est être asservi le reste du temps28 ». Couplée à un recul de la subordination, la RTT pourra contribuer à rapprocher le marché du travail du plein-emploi. Dans un contexte de travail asservi et de productivité stagnante, elle ne peut qu’être l’instrument d’une intensification et d’un asservissement. (…)

Et de pointer un constat (terrible) et une l’urgence :

Pour le dire autrement, la gauche n’a pu s’émanciper, même en pensée, de la domination de la valeur d’échange sur la valeur d’usage et du travail abstrait sur le travail concret.

Et pourtant la maison brûle : faute d’un vaste mouvement social qui remette en cause les actuelles finalités et modalités de l’organisation du travail, nous ne pourrons éviter des catastrophes sociales et écologiques irréversibles. Avec la place des femmes, l’organisation du travail est le seul domaine où la déploration nostalgique, le « c’était mieux avant » qui empêche de voir l’avenir autrement que dans le rétroviseur, est impossible : même dans la période la plus civilisée du capitalisme (les « Trente Glorieuses »), les organisateurs du travail ont sacrifié l’homme et la nature. Et même dans ses courants les plus émancipateurs, le salariat n’a jamais su réellement penser et lutter pour un autre travail. Il nous faut comprendre les racines de ce blocage pour le dépasser. (…)

Et d’appeler à un renouvellement des débats autour de la durée du travail pour aller au delà :

Quelles institutions, quelles politiques publiques pourraient entrer en résonance avec ces mouvements, les renforcer, voire leur donner la prééminence sur le travail mort ? Des secteurs importants de la gauche syndicale et politique, en particulier sa frange antiproductiviste, tendent à présenter la réduction du temps de travail comme l’exigence clé qui permettrait à la fois une amélioration des conditions de vie, une réduction du chômage, une redistribution des richesses, une prise de distance vis-à-vis du consumérisme et une plus grande activité politique des citoyen.ne.s. La réduction du temps de travail peut être un levier majeur. Mais cette stratégie serait illusoire si elle restait prisonnière du travail abstrait. En persistant à ignorer la question du travail vivant, elle nous amènerait à être « esclaves deux heures par jour ». Au moins autant que la réduction quantitative de la durée du travail, c’est l’augmentation qualitative de la liberté du travail qu’il faut mettre au cœur d’une stratégie politique émancipatoire, car comme le dit bien Michel Husson, paraphrasant Simone Weil, « être exploité, contraint à un travail aliéné, ne serait-ce que deux heures par jour, c’est être asservi le reste du temps28 ». Couplée à un recul de la subordination, la RTT pourra contribuer à rapprocher le marché du travail du plein-emploi. Dans un contexte de travail asservi et de productivité stagnante, elle ne peut qu’être l’instrument d’une intensification et d’un asservissement

Quelles sont les éléments existants ?

En France, Blanche Segrestin et Armand Hatchuel36, du Centre de gestion Mines ParisTech, ont élaboré un statut de « société à objet social étendu » (SOSE), inspiré des initiatives nord-américaines, mais avec une originalité supplémentaire : un conseil d’entreprise, distinct à la fois du conseil d’administration et de l’assemblée générale, serait habilité à évaluer la gestion des dirigeants et à émettre des recommandations à caractère impératif. Il serait composé des parties prenantes concernées par l’objet social étendu et de personnes qualifiées pour évaluer sa gestion. Le projet de SOSE a reçu des soutiens éclectiques, allant de Jacques Attali à la Fondation Sophia-Antipolis ou au fonds d’investissement éthique Citizen Capital. Le principal problème de ces propositions est leur caractère facultatif, réservé aux dirigeants « vertueux ». Pas sûr qu’on puisse ainsi enclencher une dynamique de transformation sociale… Il faut donc viser une obligation générale pour les entreprises de diversifier leur objet social. (…)

L’autodéfense de la société, la sauvegarde de la démocratie, la survie de nos écosystèmes exigent aujourd’hui d’instituer le travail concret, d’établir la prééminence du travail vivant sur le travail mort. Le salariat doit sortir du piège de la valeur capitaliste qui l’enferme dans sa logique purement quantitative et abstraite. Il doit reprendre la main sur le travail et ses finalités concrètes. Il ne s’agit pas seulement de viser à redonner « une connotation positive à l’obéissance » en recherchant « la coopération dans la subordination »40 comme le propose Olivier Favereau dans un ouvrage par ailleurs très stimulant. L’enjeu est bien plutôt celui qu’indique Danièle Linhart, faire reculer la subordination qui mutile les capacités et la santé des travailleurs et de la nature41. La pleine reconnaissance de l’intelligence sensible des personnes et des collectifs de travail, l’affirmation des logiques du care et du travail collaboratif, la refondation institutionnelle de l’entreprise en sont de premières conditions vitales. Des expériences multiples sont déjà engagées dans ce sens, dont j’ai évoqué certaines. Mais rien ne sera possible sans un changement d’échelle. Les nouvelles formes du travail vivant ne répondront aux défis posés qu’en participant à une reconfiguration plus globale de l’économie.

et d’appeler à un renouvellement de l’engagement syndical :

Le syndicalisme bien sûr, en posant l’exigence politique d’un travail de qualité, pourrait retrouver une immense légitimité. En lien avec les chercheurs en sciences du travail, il pourrait multiplier les expérimentations dans les entreprises et démontrer la puissance politique de la liberté du travail. Il devra pour ce faire renoncer à l’enfermement dans la cage du « paritarisme » où le patronat le dépouille progressivement de tous ses pouvoirs et approfondir ses alliances avec les mouvements citoyens qui défendent la santé, l’écologie et la démocratie réelle.

Les deux acteurs clés sont bien sûr le syndicalisme et le mouvement écologique. Le premier pourrait jouer un rôle moteur, à condition de renoncer à son tête-à-tête exclusif avec le travail mort – le « paritarisme » entre « partenaires sociaux » – pour s’orienter vers la construction d’une alliance pour la vie. Le second également, dans la mesure où il s’engagerait fermement contre les inégalités sociales galopantes et l’accumulation illimitée de capital. Comme le dit Laurent Vogel, fin connaisseur du mouvement syndical et de ses rapports difficiles avec l’écologie, une double révolution culturelle est nécessaire : « Dans le mouvement syndical, une vision critique de l’idéologie productiviste, de la croyance selon laquelle la croissance, mesurée par les indicateurs traditionnels, est la condition du progrès social ; dans le mouvement écologique, l’abandon de conceptions naïves sur l’émergence possible d’un capitalisme vert sans devoir bouleverser les rapports de domination. »

la conclusion me plait beaucoup puisqu’il cite Bruno Latour et montre l’urgence d’inventer ce que j’appelle des Symbioses citoyennes …

Nous avons manifestement besoin d’un nouveau bloc historique progressiste, alternatif aux blocs existants – le bloc néolibéral et le bloc nationaliste-autoritaire, d’ailleurs souvent imbriqués comme l’illustrent Donald Trump ou Recep Erdogan. Ce nouveau bloc – à la fois alliance sociale et idéologie du bien commun – pourrait se constituer autour de la défense de la vie sur notre planète, contre les logiques guerrières et productivistes, contre le sécessionnisme de ces élites qui ne veulent plus vivre dans le même monde que nous. Son idéologie serait celle de la préservation de la vie des territoires, non par un repli localiste impuissant mais par une coopération fondée sur la subsidiarité : tout décider localement, sauf ce qui doit l’être à un niveau supérieur. On pourrait le qualifier de « bloc des terrestres » (pour paraphraser Bruno Latour) ou de « bloc des habitants » pour souligner la solidarité objective que crée entre les humains et la nature le fait d’habiter ensemble cette planète. Ses prémisses émergent dans les réseaux de l’altermondialisme et de la justice climatique.