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Partons d’un signal « faible » qui me semble particulièrement significatif : plus de 13 000 étudiants des grandes écoles viennent de signer un texte dans lequel ils s’engagent à refuser de travailler pour les pollueurs de la planète :

C’est l’un des signes parmi d’autres que les lignes bougent pour une génération de jeunes diplômés qui « veulent du sens » comme disent les mauvais journalistes. Je vous épargne ici le couplet sur l’alphabet des générations pour pointer qu’on ne peut plus ignorer aujourd’hui : il faut rendre le monde habitable (selon Bruno Latour) et poser la bonne question : Où Atterrir ? Comment agir localement pour le monde qui vient ? Cette conscience affleure partout avec le récit du vivre en communs. Les mots employés dans le manifeste des étudiants sont clairs :

« En tant que citoyens, en tant que consommateurs, en tant que travailleurs, nous affirmons donc dans ce manifeste notre détermination à changer un système économique en lequel nous ne croyons plus. Nous sommes conscients que cela impliquera un changement de nos modes de vie, car cela est nécessaire : il est grand temps de prendre les mesures qui s’imposent et de cesser de vivre au-dessus de nos moyens, à crédit de la planète, des autres peuples et des générations futures. »

Mais la réponse à la question où atterrir ? provoque aussi le penchant inverse : la réappropriation du territoire par le rejet de l’autre. Pour se réapproprier, il faut rendre lisible un entre soi, refermer, clarifier, épurer. On a là un récit puissant qui se développe et qui est destructeur.

C’est donc qu’il nous faut trouver d’autres moteurs pour orienter les projets à proposer aux décideurs de l’action publique. Je l’ai dit dans mon dernier billet et je le crois fermement, le pouvoir est dans l’action, le design des politiques publiques est une affaire de formes, de récits et de détails souvent largement sous le radar des décideurs (pour le meilleur et le pire). C’est pourtant aux fonctionnaires qui mettent en œuvre le détail des dispositifs de co-construire avec les élus des récits et de donner des formes à l’action publique. Mais comment faire ? Comment reformuler non pas seulement des méthodes : transformer, designer, innover, se mettre en transition, mais aussi des fins ?

Nous avons besoin d’idées capables de construire des récits politiques. Par récit, j’entends ce par quoi sont passés ceux qui ont enclenché un changement systémique, en référence à cette magnifique expérience de Loos-en-Gohelle dont un des fondements de l’action publique systémique a été la construction d’un récit ancré sur le territoire.

Quelles bonnes pratiques pour l’action publique à partir de l’expérience de Loos-en-Gohelle ?

Les designers ont donc raison de s’intéresser à la question des imaginaires, avec une nuance de taille : comment mobiliser et construire sur le récit de l’effondrement comme je le vois de plus en plus ? Je ne crois pas que les réflexions aux tons graves autour de la résilience et de la collapsologie soient des moteurs. Au contraire des utopies pragmatiques dont se revendiquent les communs, personne n’a jamais construit du bonheur à partir de la catastrophe à venir. Ce qui est alimenté ici est le récit de la protection de soi contre l’autre ou contre la menace.

Nous avons besoin de récits qui identifient immédiatement un monde meilleur. Je n’invente rien bien sûr mais ce qui me parle en ce moment c’est la résonance proposée par Hartmunt Rosa. En un mot (le livre fait 526 pages) :

Il ne s’agit pas seulement d’être touché, ému, saisi (ce que j’ai désigné par le terme d’af←fection), mais tout

autant d’être auto-efficace et de s’éprouver comme tel, c’est-à-dire d’atteindre, d’émouvoir et de toucher soi-même quelque chose ou quelqu’un (ce que j’entends par é→motion). Seule la conjonction des deux éléments produit une véritable relation de résonance ; la résonance n’est donc absolument pas un processus passif.

(…)
La qualité d’une vie humaine dépend du rapport au monde, pour peu qu’il permette une résonance. Celle-ci accroît notre puissance d’agir et, en retour, notre aptitude à nous laisser « prendre », toucher et transformer par le monde. Soit l’exact inverse d’une relation instrumentale, réifiante et « muette », à quoi nous soumet la société moderne. Car si nous les recherchons, nous éprouvons de plus en plus rarement des relations de résonance, en raison de la logique de croissance et d’accélération de la modernité, qui bouleverse en profondeur notre rapport au monde sur le plan individuel et collectif.

Il analyse le phénomène de privatisation de la vie bonne :

La privatisation de la question de la vie bonne, tel est le point de départ de ce livre, a conduit à la rendre quasi taboue dans le discours social. Il appartient à chacun de décider pour soi-même ce qu’est une vie bonne : cet axiome est devenu la maxime même des institutions éducatives. Or, ce tabou entraîne deux conséquences problématiques. Premièrement, la vie du sujet moderne, au quotidien comme à long terme, est de plus en plus guidée par le soin qu’il met à entretenir et à améliorer l’état de ses ressources, et en particulier à élargir l’horizon de ses possibilités. Pareille évolution repose sur l’idée (justifiée) selon laquelle, quels que soient finalement le tableau que nous voulons peindre ou la vie que nous voulons mener, une bonne dotation en ressources est toujours préférable. Mais comme Gustave, nous perdons alors de vue l’« art de vivre », tant nous sommes occupés à cocher nos to-do lists. S’y dérober, c’est manquer aux impératifs d’optimisation des diverses dimensions de notre vie et voir alors se dégrader de facto notre situation initiale, comparativement à celle des autres et dans l’absolu, puisque la répartition des ressources et des possibilités obéit au principe de concurrence.

Et s’il fallait le suivre dans cette voie ? Et s’il fallait construire des politiques publiques capables de provoquer des résonances sans se focaliser uniquement sur les conditions de ressources ? (il dit bien que c’est fondamental les conditions de vie). Ce que je trouve vraiment nouveau dans ce livre est de construire une catégorie sociologique qui cherche à saisir l’humain dans ses relations aux mondes. Il n’y a pas, il n’y a jamais eu d’un côté l’individu et de l’autre le collectif. Toute une partie de la gauche s’est perdue à vouloir opposer les deux, et rejeter l’individu sur l’individualité et l’égoïsme économique et le collectif sur les intérêts de classe. Les communs nous permettent de sortir de ça de quitter le paradigme de la classe homogène comme de l’homo-oeconimucs. Et de rendre lisible ce qui est partagé entre les gens avec des coutumes, de l’informel. De rendre lisible l’action en communs. En parlant de résonance je trouve qu’on redonne une dimension plus personnelle aux communs, qu’on ajoute à la promesse du partage celle de l’amélioration des affects joyeux pour employer le vocabulaire de Frédéric Lordon.

Oui mais favoriser la résonance qu’est-ce que ça veut dire dans les politiques publiques ? Une réponse à cette question a déjà été esquissée, à l’échelle d’un (petit) pays : l’Equateur avec un grand monsieur : Michel Bauwens. C’était en 2004, l’expérience n’a pas duré mais le récit est toujours là… et la matrice c’est le BIEN VIVRE !

Le Buen Vivir (Bien Vivre en Français), « Sumak Kawsay » en quechua est un concept autochtone à vocation universaliste utilisé en particulier en Équateur. Le Buen Vivir s’appuie sur le principe d’une relation harmonieuse entre être humain et la nature, d’une vie communautaire faite d’entraide, de responsabilités partagées, de production collective et de distribution des richesses selon les nécessités des membres de la communauté1. En Bolivie est utilisé un concept similaire d’origine aymara, « Suma Qamaña » (Vivre Bien)2.

Précisément ? Ce que ça donne dans l’approche de Michel Bauwens ? C’est écrit ici, en anglais, oui juste là en suivant le lien en dessous vous entrerez peut-être en résonance avec ce projet 😉

Si vous êtes pressés, et que le design vous intéresse, lisez ceci, il est expliqué pourquoi le principe du libre accès régulé à l’information, du partage à l’identique et de la recherche de réciprocité sont des ingrédients fondamentaux pour aller vers le bien vivre tout en développant une économie viable.

Ce que je trouve réjouissant c’est de décliner ces principes d’ouverture contrôlée de la connaissance avec d’autres principes vers le bien vivre et la résonance. Quand on y pense c’est facile d’orienter la plupart de nos politiques publiques dans cette direction en poussant les décideurs dans cette voie !

Et si tout était là devant nos yeux et s’il fallait juste trouver le bons mots du récit en fonction des contextes ?

Et s’il fallait prendre l’habitude de moins parler de design éthique ou de transition vertueuse ou d’innovation managériale, et même de communs, et plus de politiques du bien vivre ? Et s’il fallait arrêter de se payer de concepts opérationnels pour rendre clairs et lisibles les finalités déjà clairement posées ? Et si toutes les « stratégies territoriales » devaient se lire et être conçues par les électeurs, les citoyens, les élus, les fonctionnaires, les acteurs des territoires comme la recherche de ces objectifs ? Le design commence après l’identification et l’assignation de l’action vers plusieurs de ces objectifs non ?

Utopique ? A l’échelle de tout un pays ? NON ! Commençons par petites touches, projets par projet, ville par ville, à mettre en partage la connaissance en communs et à construire des modèles économiques qui permettent aux gens d’aller vers sinon de la résonance au moins du bien vivre. Tiens d’ailleurs un le réseau des sharing cities émerge à partir de ceux qui ont fait des communs un des fondements de leur approche politique : la ville de Barcelone. Et si l’avenir était aux résonances des territoires en communs ? Et si l’avenir était au bien vivre ? Concrètement ? Exemples dans cet article du Monde par Claire Legros :

Dans le domaine de la mobilité, deux coopératives locales, Som mobilitat (Barcelone) et Partago (Gand,

Belgique) ont codéveloppé un logiciel de partage de véhicules électriques et veulent créer « une coopérative à l’échelle européenne », selon Lukas Reichel, coordinateur technique du projet catalan. Seize voitures circulent dans l’agglomération de Barcelone.

Ce n’est pas un hasard si la conférence annuelle des « Sharing cities » s’est tenue au SCEWC de Barcelone, après New York (2016) et Amsterdam (2017). La capitale catalane est aujourd’hui l’un des bastions de la résistance à l’ubérisation des villes et vient de lancer avec New York et Amsterdam la coalition des villes pour les droits numériques.

Elue en 2015 sur un programme baptisé « Barcelona en comù » (Barcelone en commun), sa maire, Ada Colau, a déployé des standards éthiques et de transparence pour les projets numériques de la ville. « Nous voulons redonner aux citoyens la souveraineté et le contrôle démocratique sur les outils déployés. Nous avons besoin d’alternatives décentralisées et qui respectent leurs droits », assure Francesca Bria, responsable de l’innovation de la municipalité.

Initiative emblématique de cette politique, la plate-forme Decidim, lancée au début de 2017 en collaboration avec des chercheurs de l’Université ouverte de Catalogne, vise à faciliter la participation des habitants à la prise de décision municipale tout en protégeant leur vie privée. Financée à 90 % par la municipalité, elle est sous licence libre, c’est-à-dire que son code est ouvert et peut être copié, modifié et utilisé par d’autres collectivités.

Bon ben nous à la Métropole Européenne de Lille, on en parle aussi avec les gens et c’est sacrément motivant pour les agents publics que nous sommes. Qu’en pensez- vous ? ça résonne ?