Passionnante enquête sociologique proposée par Marion Carrel dans ce livre qu’il fait bon lire à l’heure du Grand débat national… et des questions soulevées par le mouvement des gilets jaunes. Le projet du livre est de sortir d’une double injonction :

Schématiquement, deux analyses s’affrontent, dans les théories comme dans les pratiques. La première pointe les dérives de l’« injonction participative », qui risque de redoubler les phénomènes d’exclusion. La demande unilatérale faite aux pauvres, constitués en public-cible, de se comporter en citoyens responsables traduit un certain mépris social, une « dégradation de la citoyenneté en civisme et en civilité » (Murard, 2009), une adresse à des êtres « incivils » qu’il convient de remettre dans le droit chemin (Castel, 2003). Il s’agirait fondamentalement d’organiser la police de la population ou, pour le dire en d’autres termes, de maintenir la paix sociale (Rancière, 1995). La seconde analyse, diamétralement opposée, voit dans la participation l’espoir de l’empowerment des pauvres, soit de leur émancipation sociale et politique. Il s’agirait d’activer la dimension conflictuelle de la citoyenneté, de développer des formes de contre-pouvoir en démocratie (Rosanvallon, 2006), de permettre aux habitants de redéfinir des préférences individuelles et/ou quotidiennes dans un sens politique via la délibération

(…)

La thèse défendue ici est que l’apathie des habitants n’est qu’apparente, ou plutôt qu’elle se développe dans des contextes particuliers, qui les montrent sous l’angle d’individus incapables de se hisser à la hauteur de l’intérêt général. Procéder à l’ethnographie des prises de parole d’habitants des quartiers d’habitat social dans différents contextes publics d’interaction permet de mieux comprendre les manières dont les habitants prennent part, ou pas, aux discussions publiques, en particulier à la définition et à l’évaluation des politiques publiques qui les concernent.

le parti pris de l’auteur est de s’intéresser en particulier à la

piste de la « délibération participative directe » s’avère la plus proche des pratiques étudiées dans les derniers chapitres de ce livre, permettant « à un nombre restreint de citoyens de délibérer entre eux ou avec des élus afin d’améliorer la qualité des décisions publiques, en y injectant du savoir d’usage, de nouveaux points de vue, des intérêts généralement marginalisés, ou encore en accroissant leur transparence » (Cohen, Fung, 2011 [2004], p. 124). Parmi les théoriciens de la délibération, Fung, Cohen et Wright sont ceux qui tentent le plus d’articuler les dimensions délibérative et participative, en travaillant sur la qualité délibérative des dispositifs participatifs et sur la façon dont les « minipublics » peuvent nourrir l’opinion publique (Fung, Wright éd., 2003).

(…)

La conception originaire de l’empowerment, telle qu’elle s’est développée à travers le community organizing (Alinsky, 1976 [1971]), dans le sillon des combats féministes et des Noirs américains des années soixante et soixante-dix (Calvès, 2009), est clairement située du côté du mouvement social, de la lutte collective. Les pouvoirs publics peuvent-ils encourager l’empowerment par la mise en place de procédures délibératives ? Le risque n’est-il pas d’en perdre la dimension contestataire et revendicatrice (Biewener, Bacqué, 2011) ? L’importance du conflit, de l’action collective, de contre-pouvoirs agonistiques, dans le fonctionnement de la démocratie, n’est plus à prouver (Mouffe, 1999 ; Blondiaux, 2009 ; Cefaï, 2007 ; Fung, Wright éd., 2003). Les mouvements sociaux et politiques effectuent tout un travail pour transformer l’expérience du mépris social en une lutte pour la reconnaissance et pour la redistribution dans le sens de la justice sociale (Honneth, 2000 [1992] ; Fraser, 2011 [2005]). Cela dit, l’opposition entre la contestation, du côté des mouvements sociaux, et la récupération, du côté des institutions qui organisent des dispositifs délibératifs, n’est probablement pas si figée en réalité. Non seulement des hybridations entre les formes agonistiques et délibératives de contre-pouvoirs peuvent exister, mais aussi, les mouvements sociaux sont eux-mêmes parfois issus de pratiques délibératives, qu’ils continuent de développer (Neveu, 2011b). L’observation empirique doit ainsi se montrer particulièrement attentive à ces continuités, sans en minimiser toutefois les tensions.

Et on part de loin… :

Il y a bien quelque chose qui relève d’une énigme : qu’est-ce qui explique les réticences vis-à-vis de la participation en France ? Localement (une partie de l’enquête a porté sur Grenoble), cette hostilité se nourrit d’une peur de perdre le contrôle des projets et d’une méfiance vis-à-vis des habitants, jugés incapables de se mettre à la hauteur de l’intérêt général. (…) La peur d’une prise de parole et d’une organisation collective des pauvres ne serait-elle pas une des clés de compréhension de l’énigme ?

La plupart des acteurs locaux « ne croient pas aux vertus de la participation », assimilée à une perte de temps et à une remise en cause de leur légitimité (Blanc, 1999). Ils contournent l’obstacle en mettant en place des dispositifs de concertation « minimaux », qui ne modifient qu’à la marge les décisions déjà prises, tout en renvoyant à leurs hiérarchies l’impression qu’ils ont amélioré le projet grâce aux interventions des habitants (Warin, 1995).

Mais heureusement il existe des conspirateurs positifs chez les fonctionnaires et les élus :

Pour relativiser ces assertions, précisons que nous avons repéré, chez les professionnels comme chez les élus, plusieurs manières de réagir face à cette injonction : le rejet de toute responsabilité en la matière, la recherche de techniques facilitant le déroulement des réunions publiques, et le militantisme, posture plus rare, qui consiste à œuvrer pour la démocratisation des modes d’élaboration des politiques publiques. Cette posture est portée par des fidèles aux objectifs du développement social des quartiers, qui font parfois appel à des consultants militants spécialisés en participation

Il est bon de poser ce constat très clairement :

La réunion publique classique – sans préparation ni animation permettant d’atténuer la dissymétrie entre élus, professionnels et habitants – reste la référence, en dépit des critiques. Les autres méthodes – animation participative, procédures de vote, de tirage au sort, travail de coproduction en petits groupes, etc. – restent globalement méconnues. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que les professionnels éprouvent un sentiment de découragement.

Face à ce constat, l’auteur analyse ensuite longuement un dispositif de « participation citoyenne »

La participation citoyenne correspond à une conception diamétralement opposée de l’injonction participative. La démocratisation de l’action publique est vue comme une nécessité à laquelle les institutions doivent répondre par l’aménagement de procédures ad hoc. (…) Selon cette conception, la question de la participation concerne l’ensemble de la population et ne devrait pas être cantonnée dans la sphère de la politique de la ville. L’expression « participation des habitants » est rejetée au profit de « participation citoyenne ». C’est le fonctionnement peu démocratique de nos institutions et les règles du jeu de la vie politique qu’il faut changer, processus qui aura des conséquences sur le rapport des individus à la citoyenneté. Plus précisément, les théories de la démocratie délibérative comme de la démocratie participative considèrent que le changement institutionnel a des effets sur les acteurs (changement de préférence, politisation, etc.), ce qui a en retour des effets sur les décisions (Talpin, 2011a).

Et je me retrouve particulièrement bien dans cette approche :

En d’autres termes, il est affirmé que la participation ne peut pas se décréter, mais qu’elle se construit petit à petit, au moyen d’un accompagnement ou d’une ingénierie particulière, afin d’amener les individus, tout comme les institutions, à évoluer. Selon cette conception, l’urgence est de modifier l’action du secteur public, comme du secteur privé, par l’instauration de nouveaux rapports avec les pauvres, qui permettent de prendre en compte leurs contraintes mais surtout de développer leurs ressources.

Marion Carrel marque bien la différence entre le Community Organizing d’orgine américaine et sa version française :

(…) La seconde conception de l’empowerment met l’accent moins sur le contre-pouvoir porté par des leaders communautaires que sur la délibération collective, conçue comme déclencheur d’émancipation. Le rétablissement de l’égalité socio-économique n’est pas un préalable : la délibération est considérée comme un moyen pour les minorités de s’émanciper par l’exercice de la critique et l’amélioration des politiques publiques dans le sens d’une meilleure justice sociale. Beaucoup plus développée en France, du fait de nos réticences historiques à reconnaître la communauté comme corps intermédiaire légitime, cette conception domine dans les pratiques du développement social.

L’enjeu actuel est de trouver les formes que pourrait prendre concrètement en France l’idéal d’une participation à la fois émancipatrice pour les individus et génératrice de justice sociale.

Contrairement aux pratiques de travail social collectif ou d’organisation communautaire répandues dans d’autres pays, il n’est pas envisageable en France qu’un agent municipal encourage l’auto-organisation d’un collectif d’habitants (Baillergeau, 2002 ; Ventelou, 2006). C’est sous la forme d’aide indirecte que les agents de la politique de la ville traitent la question de la « participation des habitants », en finançant des associations dont ils espèrent, secrètement, qu’elles « se forment » pour gagner en légitimité et devenir forces de proposition.

(…)

Nous allons voir comment d’autres professionnels de la participation prétendent encourager la délibération sur le double versant des habitants et des institutions, dans une logique de démocratie participative. Ils mettent en œuvre des dispositifs dans lesquels habitants, professionnels et élus sont appelés à croiser le bien commun et le bien public.

Un petit détour par John Dewey s’impose pour bien comprendre que ces dispositifs sont là pour faire émerger des « publics »

Pour qu’une démocratie fonctionne, selon Dewey, il faut que l’État puisse toujours être questionné par un public expérimentateur de nouvelles manières de traiter des conséquences négatives de l’activité humaine. Deux éléments, fortement imbriqués, s’y opposent. Premièrement, le cadre fixé par les institutions fait obstruction à l’organisation d’un nouveau public, de sorte que « pour se former lui-même, le public doit briser les formes politiques existantes » (Dewey, 2003 [1927], p. 73). Deuxièmement, le public a souvent du mal à s’identifier lui-même : L’apathie politique, qui est un produit du décalage entre les pratiques actuelles et la structure politique traditionnelle, provient de l’inaptitude des gens à s’identifier avec des questions précises […]. Les hommes sentent qu’ils sont pris dans un flot de forces trop vastes pour qu’ils les comprennent ou les maîtrisent. (Dewey, 2003 [1927], p. 145-146). La sortie de cette « éclipse du public » passe par l’enquête sociale, cet accroissement de la connaissance et de la critique, qui permet au public de s’identifier et de s’organiser. Cette enquête peut être menée au sein de collectifs autonomes, contribuant par leurs contre-projets à nourrir le débat et à faire évoluer les pratiques institutionnelles

La question est alors oui mais comment ? Et c’est là tout l’intérêt de l’enquête sociologique qui explique précisément un dispositif spécifique, celui des « groupes de qualification mutuelle »

Animée par Suzanne Rosenberg et son équipe, commanditée et pilotée par les pouvoirs publics, la qualification mutuelle est expérimentée depuis une quinzaine d’années sous la forme de groupes de projet réunissant habitants des quartiers d’habitat social et agents de base de services publics

Ce dispositif peut être plus largement classé parmi les « forums hybrides », qui remettent en cause le partage entre spécialistes et profanes et la distance entre les citoyens ordinaires et leurs représentants institutionnels (Callon, Lascoumes, Barthe, 2001). sa méthodologie, elle présente des traits communs avec la « conférence de citoyens »,

Cependant, les groupes de qualification mutuelle ne supposent pas une formation préalable des « profanes »2 : c’est dans l’interaction que les uns et les autres se « qualifient mutuellement »3 et dessinent les contours d’un problème public. Enfin, précisons que si les élus sont présents en amont et en aval du dispositif, ainsi que dans les comités de pilotage, ce qui est en jeu dans la qualification mutuelle porte davantage sur la relation entre techniciens et habitants, ce qui n’atteint pas frontalement la représentation en démocratie, mais touche aux frontières entre experts et profanes.

Commanditaire : conseil général. Lieu d’intervention : commune de Gagneux.

Objectif : proposer de nouvelles modalités d’intervention en matière de travail social. Les participants : le groupe de quatorze personnes était composé de six professionnels et huit habitants :

  • du côté des travailleurs sociaux : deux assistantes sociales et un agent local d’insertion du conseil général, un médiateur municipal, une conseillère de la mission locale, un adjoint administratif du Centre communal d’action sociale (CCAS) ;
  • du côté des usagers du travail social : huit habitants, usagers des services sociaux de la commune et du conseil général (trois habitants issus de l’immigration, dont deux âgés de moins de trente ans).

Durée : douze journées, d’avril à juillet 2002, réparties en quatre sessions de trois jours. Animation par Suzanne Rosenberg et une formatrice.

Comité de pilotage local :

  • conseil général, coordinatrice de la Commission locale d’insertion (CLI) ;

  • ville de Gagneux (directeur du CCAS, chef du service politique de la ville, prévention et vie des quartiers, responsable du secteur emploi insertion) ;

  • directeur d’un club de prévention spécialisée ;

  • responsable de la mission locale. Comité de pilotage départemental : conseil général (vice-président de l’action sociale et de la solidarité, directrice et sous directrice du développement social, chef du service insertion adultes, chef du service transformation des pratiques, chefs des circonscriptions d’action sociale concernées)

Attention on ne parle pas là de groupes homogènes et pacifiques, il s’agit de s’appuyer sur une situation… conflictuelle !

Les premiers échanges au sein des groupes de qualification mutuelle laissent percevoir un climat d’affrontement entre des usagers « captifs » et des agents « impuissants ». Ce conflit latent constitue, selon la consultante, le point de départ pour la discussion. Cet intérêt porté à l’expression de conflits entre en résonance avec la conception de la démocratie comme théâtre d’expression des antagonismes (Mouffe, 1999 ; Rancière, 2000), mais également avec le présupposé pragmatiste selon lequel la perception d’une situation troublante est déterminante dans le processus de dénonciation d’un problème public.

(…)

Les groupes de qualification mutuelle sont composés d’un nombre égal d’usagers et d’agents d’un service public, généralement huit habitants et huit « agents de base », en contact direct avec les usagers. Couramment appelés « professionnels » dans la démarche, ils participent sur la base du volontariat, sur leur temps de travail. Dans de rares cas, comme celui de la police, ils sont désignés par leur hiérarchie. Il n’est pas rare de voir arriver dans les groupes des agents ayant connu plusieurs arrêts de travail à la suite d’incidents avec les usagers. Du côté des habitants, on constate une surreprésentation de jeunes, d’immigrés, d’étrangers, de chômeurs et de mères de famille, contrairement à l’habitude dans les dispositifs participatifs (Sanders, 1997 ; Young, 2000 ; Blondiaux, 2008). Ils sont recrutés de différentes manières. La consultante demande au commanditaire d’informer la population de la tenue prochaine d’un groupe, sur le thème, par exemple, du logement social. Elle anime ensuite une réunion publique visant à expliquer la démarche, à faire émerger les récriminations des usagers, mais aussi et surtout à convaincre une petite dizaine d’entre eux de participer. Selon les lieux, c’est par le biais d’un courrier du maire, par voie d’affichage ou par activation des réseaux de la municipalité que la population est informée de la tenue de cette réunion publique. Dans bien des cas cependant, c’est la consultante, constatant que « les administrations et les municipalités ne savent pas comment s’adresser aux habitants », qui contacte directement associations et travailleurs sociaux pour faire connaître la démarche.

Ce n’est qu’à la fin de la première réunion que la consultante a annoncé l’indemnisation des participants. D’une valeur équivalente au SMIC pour les journées de travail effectuées, la contrepartie financière peut prendre la forme d’un bon d’achat (cas no 1) ou d’une indemnisation (cas no 3). La rémunération est présentée comme une reconnaissance de l’utilité sociale des habitants, de leurs savoir-faire et de leurs compétences.

5 règles sont au fondement de ce dispositif :

Nous avons repéré cinq « artefacts d’égalité » qui favorisent le renversement de la position asymétrique dans les groupes de qualification mutuelle.

Premièrement, la rémunération des habitants place les usagers et les agents sur un pied d’égalité, chacun voyant reconnaître la valeur de son expertise sur le service public.

Deuxièmement, la proscription du langage technique et complexe sans explication permet de faciliter la communication. Dans le groupe, les sigles et termes spécialisés sont absolument proscrits (ils sont qualifiés de « gros mots »)

Le troisième élément générateur d’une relation égalitaire est le souci de mettre tous les participants à l’aise, à travers ce qu’une théoricienne de la délibération a nommé les « rituels de salutation » (Young, 2010 [1996]). Les repas sont pris en commun, les animatrices commencent les séances par des jeux, de sorte que la relation entre les usagers et les agents se banalise, rejoignant la « familiarité » et atténuant les asymétries de position (Siblot, 2006), sur le mode du « régime du partage » en public (Cardon, Heurtin, Lemieux, 1995). On a récemment redécouvert le rôle important joué par les émotions dans les mobilisations collectives (Goodwin, Jasper, 2004). Ces gestes non linguistiques, ces salutations préliminaires contribuent à l’expression des émotions, permettent d’instaurer confiance et respect et contribuent ensuite à maintenir l’engagement dans la discussion dans les moments de conflit et d’exaspération (Young, 2010). Par ailleurs, la règle de la confidentialité renforce la confiance qui s’instaure entre les membres du groupe

quatrième élément est la valorisation des récits, qui permet de replacer le savoir technique et administratif au service des expériences individuelles et collectives. Comme nous le développerons dans les pages suivantes, le récit constitue un chaînage qui permet de connecter l’administration à la réalité des situations vécues par les individus, et vice-versa.

Enfin, le cinquième élément est le fait de prendre le temps. Les groupes se réunissent sur une dizaine de journées de huit heures. Les agents prennent le temps d’expliquer le fonctionnement administratif et de le confronter aux récits des usagers, lesquels prennent le temps de raconter de quelle manière ils vivent leur relation aux institutions. Cette temporalité apparaît décisive dans la qualité de la délibération.

Les groupes de qualification mutuelle font partie de ces méthodes d’intervention proches de la psycho-dynamique du travail. L’objectif est de croiser les récits sur le travail et sur la réalité sociale afin de générer une réflexion au carrefour de l’individuel et du collectif (Mendel, Prades, 2002). Depuis les travaux de Kurt Lewin, on connaît l’importance de la « dynamique de groupe » dans la mise en œuvre de changements d’habitudes ou de normes de comportement.

J’aime beaucoup cette notion de public intermédiaire citée par Marion Carrel:

Pour qualifier le processus par lequel des mondes éloignés peuvent tester leur capacité à vivre ensemble, Alain Cottereau propose une théorie des « publics intermédiaires » (Cottereau, 1992, 2004). Cette théorie s’appuie sur l’œuvre philosophique et sociologique d’Alfred Schütz, qui a établi une distinction demeurée classique entre deux niveaux, pour décrire la manière de se situer aux différentes échelles de la société (Schütz, 1962). D’un côté, le niveau de face à face, permettant l’interaction directe pour s’orienter. De l’autre, le niveau des lointains et des anonymes, à l’échelle duquel on ne peut partager le même temps et le même espace pour s’orienter et agir. Nous avons besoin, pour comprendre la complexité du réel, d’un troisième niveau. Les publics intermédiaires sont définis comme des espaces-temps dans lesquels lointains ou anonymes peuvent entrer en interaction. Le fait d’interagir avec un conducteur de bus ou une assistante sociale qui ne sont plus uniquement des représentants d’institutions mais des personnes concrètes permet de déconstruire des stéréotypes et de mettre l’action collective à l’épreuve.

Et les effets sont puissants :

Au sein des groupes de qualification mutuelle, les typifications des individus et des actions sont testées, éprouvées et modifiées. Encouragés par le climat de confiance et d’égalité conféré par les méthodes d’animation, les participants se mettent à formuler des récits sur la réalité sociale. Un à un, ils expriment leurs attentes, leur colère ou leur sentiment d’injustice. Cette libération d’affects refoulés en public restreint, ou catharsis, a pour effet, outre de soulager les individus, de provoquer des débats sur les droits et devoirs, les lois ou les règlements. Cette distanciation est facilitée par la présence d’un tiers qui écoute et formule également sa vision des faits (Ricœur, 1983)34. L’effet de catharsis réussit, par exemple, si le conducteur et l’agent d’ambiance racontent la même histoire de manière différente, mais que ces récits deviennent acceptables par les deux. Au lieu que l’affect soit revécu sans être maîtrisé, il aura été mis à distance et étudié.

Le commissaire admet que les policiers ont sûrement des efforts à faire en matière de comportement, et propose que les pratiques policières jugées injustes soient comptabilisées, datées et communiquées à la police par les membres du groupe. En retour, il demande que les citoyens aient, eux aussi, une conduite exemplaire, rappelant que les policiers se font régulièrement insulter. La confrontation publique de récits a permis de commencer à formuler des jugements et des propositions sur les relations entre la police et la population. Le jeune qui a testé la réaction du commissaire n’a sûrement pas, miraculeusement, changé d’avis sur la police. Il n’empêche qu’il a déclenché une discussion sur le sujet et que le commissaire a fini par regretter publiquement certains excès, première étape vers une reconstruction de la confiance envers l’institution policière.

L’enquête sociale, menée avec une rigueur proche de l’enquête scientifique, symbolise le processus par lequel des troubles peuvent être transformés en problèmes publics (Dewey, 1993 [1938] ; Quéré, 2002a). L’enquête sociale est l’opération par laquelle la complexité du réel est réduite tandis que les indignations morales sont transformées en jugements publics sur ce qui est et ce qu’il convient de faire.

L’enquête a consisté à démêler les fils de la responsabilité et des décisions de chacun. Il est apparu que si le CCAS recueille les demandes de logement et décide avec les élus de les présélectionner, ce sont ensuite avec les bailleurs que les décisions sont prises. Les demandeurs de logement découvrent que leur interlocutrice au CCAS n’est qu’un maillon d’une longue chaîne de décision. En parallèle, les professionnels réalisent à quel point, pour les demandeurs, le fait d’attendre pendant des mois une réponse sans savoir qui décide, comment et pourquoi, est insupportable. La connaissance produite par cette enquête permet aux participants d’en tirer des conséquences individuelles ;

L’enquête leur a permis de passer des « plus gros clichés de la terre » à une analyse critique de la complexité du réel.

Le pouvoir de raconter passe par une mise en intrigue de la réalité, ce processus d’imitation ou mimésis (Ricœur, 1983) qui borne la réalité sociale et ouvre un champ de possibilités d’agir : Tel est précisément le rôle premier du récit. Il ouvre un théâtre de légitimité à des actions effectives. Il crée un champ qui autorise des pratiques sociales risquées et contingentes. […] Des récits « marchent » devant les pratiques sociales pour leur ouvrir un champ. (Certeau, 1990 [1980], p. 183-185) 60La constitution des problèmes publics suit ainsi une succession de processus mimétiques (Terzi, 2003).

Au sein des groupes de qualification mutuelle, c’est tour à tour la consultante et le comité de pilotage qui incarnent le « tiers symbolisant ». Selon que les personnes s’expriment ou non en référence à un public, on observe dans les groupes une articulation progressive entre le « régime de l’opinion » et le « régime de la critique ».

La plupart des habitants disent leur bonheur de s’être exprimés en public et d’avoir été écoutés et respectés. Cette considération, cette reconnaissance est opposée au mépris social dont sont généralement l’objet les habitants des quartiers paupérisés (Honneth, 2006) et représente un des leviers de lutte contre l’injustice sociale (Fraser, 2011 [2005]). Les deux expressions qui reviennent souvent dans les récits sur l’expérience de qualification mutuelle sont « Ce n’était pas du bla-bla comme d’habitude » et « On ne s’est pas foutu de moi ».

Les habitants sont fiers du travail accompli, qui leur a permis d’accéder à une compréhension fine du fonctionnement du service public. « On a fait un beau travail, on n’a pas bricolé quelque chose. On n’a pas fait un travail qu’on a mis dans le placard, ça a servi à quelque chose »,

Le dispositif de qualification mutuelle est dérangeant : les élus et responsables sont interpellés bien au-delà de ce que l’on observe, par exemple, dans les conseils de quartier.L’organisation et la scénographie du dispositif, avec ses comptes rendus, ses restitutions intermédiaires et ses restitutions finales, dramatisent la parole collective. La légitimité de l’interpellation ne provient cependant pas seulement de la mise en scène. À travers l’enquête qu’ils ont menée, les habitants et agents ont construit des arguments, établi des preuves et assemblé les faits de telle sorte que leurs revendications sont, au minimum, écoutées par les institutions :

Les dispositifs participatifs au sein desquels professionnels et usagers coproduisent des enquêtes permettent d’octroyer aux professionnels le temps et les moyens de réfléchir au sens de leur intervention. On peut même dire que ces dispositifs permettent de reconstruire collectivement « par le bas » le sens du travail sur autrui, tandis que l’institution n’arrive plus à produire ce sens « par le haut », sous la forme d’un programme institutionnel. En outre, la reconnaissance n’est probablement pas recherchée uniquement par les habitants, mais également par les fonctionnaires qui désirent ne pas être perçus uniquement comme des autorités administratives mais comme des individus sincères, faisant preuve « d’authenticité ».

 

Au terme de ce chapitre, il apparaît que nos deux hypothèses de départ sur les conditions d’un renversement des obstacles à la parole publique et à l’action collective dans les quartiers d’habitat social sont validées. Premièrement, la participation des habitants à des discussions sur l’intérêt général s’avère facilitée par l’activité de « public intermédiaire ». À la différence de certains dispositifs participatifs, celui que nous avons analysé autorise en effet la création d’une scène publique au sein de laquelle différents savoirs, des savoirs familiers aux savoirs experts, sont exprimés et confrontés. Ce processus dépend de l’imbrication de trois éléments : la catégorisation d’un problème par la coproduction d’une enquête avec des professionnels et des élus (le savoir), l’existence d’un « pouvoir écouter » (le tiers) et l’activité de faire et défaire les typifications d’autrui et de tester la réalité sociale (le public intermédiaire). Deuxièmement, la coproduction d’une enquête peut être génératrice non seulement d’un surcroît d’efficacité dans les politiques publiques, mais aussi d’un accroissement du pouvoir des habitants sur ces politiques et sur leur propre vie. L’objectif de pacifier les relations entre agents et usagers et d’accroître l’efficacité du service peut ainsi aller de pair avec l’empowerment. Les visées d’efficacité des institutions peuvent coexister avec des visées de délibération démocratique : Les dispositifs d’action publique impliquant les populations affectées et les consultants se sont répandus pour des motifs d’efficacité […]. Cela n’empêche nullement que des institutions ou pratiques établies avec un certain objectif ne puissent aussi en servir d’autres par la suite, ou même simultanément. Les parlements n’ont pas été établis pour donner voix à la population, mais pour asseoir le consentement à l’impôt […]. Il n’en reste pas moins qu’une fois créés, ces parlements ont aussi donné voix à ceux qui les élisaient […]. Établis par souci d’efficacité, pour obtenir le consentement des populations, [les dispositifs participatifs] ont peut-être revêtu aussi, et par la suite, une autre dimension. […] Une délibération authentique, conforme aux principes normatifs de l’idéal délibératif, peut fort bien s’être établie dans des institutions créées avec d’autres objectifs. (Manin, 2002, p. 52-53) 120Au-delà du recours à ce dispositif participatif, l’émergence d’une parole publique et d’une action collective reste cependant soumise à d’importantes conditions, avant tout politiques.

L’enquête montre en définitive que le paradoxe de la « participation des habitants » (toujours réclamée, jamais explicitée) dans la politique de la ville française tient en grande partie à l’absence de procédures ad hoc pour organiser la confrontation démocratique entre la population et les pouvoirs publics. La France apparaît particulièrement dépossédée de savoir-faire professionnels en la matière. L’injonction participative, cette catégorisation qui aboutit à renvoyer l’entière responsabilité de la participation aux pauvres et à « dégrader la citoyenneté en civisme » (Murard, 2009), renforce les difficultés de constitution du public dans les quartiers d’habitat social.

Attention au solutionnisme méthodologique !

L’enquête montre cependant qu’il ne saurait y avoir de méthode clé en main. Avec le même dispositif participatif, la portée du public suscité s’avère plus ou moins grande. Le caractère artificiel du déclenchement de l’action collective peut conduire à sa disparition rapide, lorsque les participants peinent à s’organiser en groupe de pression pérenne. Le fait que la coupure soit totale, dans ces démarches, entre la délibération et la décision, conduit à ce que la portée du public suscité dépende fortement des volontés politiques du commanditaire, qui peut faciliter ou au contraire freiner l’appropriation institutionnelle des résultats de l’enquête2. Les institutions peuvent organiser un tel dispositif uniquement pour la vitrine participative, dans une logique de récupération, ou à l’inverse s’en saisir pour impulser des changements organisationnels et relayer des principes de justice dans l’espace public. Une approche davantage pragmatiste montre cependant que la mise en œuvre de dispositifs participatifs, quelles que soient les arrière-pensées politiques de leurs commanditaires, peut produire des effets inattendus. En d’autres mots, même initiés par souci d’efficacité managériale ou pour obtenir le consentement des populations sur une réforme, ces dispositifs participatifs au caractère exploratoire peuvent faire émerger une parole jusque-là empêchée et ouvrir la voie à des actions politiques non définies a priori. C’est finalement une approche écologique de la participation que l’enquête pousse à adopter, pour saisir, au-delà d’une approche focalisée sur la procédure, toute la complexité des réseaux sociaux, des logiques politiques, du contexte militant et institutionnel dans laquelle les dispositifs participatifs se déploient (Carrel, 2009). Cette relativisation de la toute-puissance des procédures conduit à une vision pluraliste des démarches participatives, dont la diversité et la complémentarité constitue une richesse (Blondiaux, 2008 ; Blondiaux, Fourniau, 2011). C’est également à une complémentarité entre les dispositifs institutionnels et l’action collective que l’enquête pousse à réfléchir. Sans contre-pouvoirs, sans action collective, l’empowerment organisé par les institutions a toutes les chances de se réduire à une injonction participative de plus. L’opposition frontale entre mouvements sociaux et institutions apparaît cependant réductrice (Neveu, 2011b ; GRAC, 2009).

 

Les artisans de la participation contribuent en quelque sorte à combler le vide laissé par l’érosion des idéologies politiques et des instances de représentation comme les partis politiques, les syndicats et les associations revendicatives du temps des luttes urbaines dans les quartiers populaires. Les registres du témoignage et de l’affect mobilisés dans leurs dispositifs témoigneraient ainsi non pas d’une dépolitisation de la société mais de l’émergence de « micro-espaces publics » qui permettent au contraire aux individus de se relier au politique (François, Neveu éd., 1999). De nouvelles articulations entre l’individuel et le collectif s’inventent dans de tels « espace(s) public(s) partiel(s) » plus ou moins autonomes par rapport aux pouvoirs publics (Neveu, 1999). Ces formes de « public intermédiaire » encouragent le chaînage entre le particulier et le général et permettent aux individus d’agir sur le lointain avec des représentants en face à face et de générer des dynamiques vertueuses d’interpellation des institutions, d’enclenchement d’actions collectives et de publicisation de problèmes. Qu’on les appelle « publics intermédiaires » (Cottereau, 2004), « espaces publics partiels » (Neveu, 1999), voire même « contre-espace publics » (Fraser, 1993), il s’agit de la même construction patiente d’espaces où les citoyens puissent retrouver la liberté d’enquêter, de mener des contre-expertises, de transformer la violence en conflit, les troubles en problèmes, d’articuler les dimensions de reconnaissance et de redistribution dans les demandes de justice sociale (Fraser, 2011 [2005]), et ainsi de contribuer à la vitalité de la démocratie. Cela dit, les publics intermédiaires sont relativement différents des contre-espace publics dans le sens où ils n’organisent, ni ne revendiquent, l’autonomie totale vis-à-vis des pouvoirs publics.

Pour conclure, ce livre a achevé de me convaincre qu’il y a une très belle voie à explorer en croisant des dispositifs issus du design des politiques publiques, (attention portée aux récits, aux affects, aux dynamiques de groupes, importance de l’immersion et désirabilité des solutions) et de dispositifs de la participation citoyenne entendue au sens de la montée en puissance du rôle des « publics intermédiaires » dans les processus délibératifs. Au travail !