Série des schémas inspirants. Le but ? Cristalliser une idée forte dans un schéma pour transmettre et mieux comprendre. A chaque fois je cite la source et je donne des explications !

le Terrestre comme nouvel acteur-politique. L’événement massif qu’il s’agit d’encaisser concerne en effet la puissance d’agir de ce Terrestre qui n’est plus le décor, l’arrière-scène, de l’action des humains.

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S’il s’agit bien de « sortir de l’opposition Gauche/ Droite », ce n’est pas du tout pour se placer au centre de l’ancienne arête en émoussant la capacité à discriminer, à tailler et à trancher. Étant donné l’intensité des passions que suscite toujours la remise en cause de cette gradation Gauche/Droite, il ne faudrait pas la confondre avec un nouveau centre, un nouveau marais, un nouveau « ventre mou ». Tout au contraire, comme on le voit sur le triangle, il s’agit de basculer la ligne de front en modifiant le contenu des objets de dispute qui sont à l’origine de la distinction Droite/Gauche — ou plutôt des Droites et des Gauches, aujourd’hui si nombreuses et si emmêlées qu’il ne reste plus grand-chose, quand on utilise ces étiquettes, de la puissance d’ordonnancement permise par ce système classique de coordonnées.

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Si l’on veut se réorienter en politique, il est probablement sage, afin d’assurer la continuité entre les luttes passées et les luttes à venir, de ne pas chercher quelque chose de plus compliqué qu’une opposition entre deux termes. Pas plus compliqué, certes, mais autrement orienté.

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Si l’on veut une définition — encore terriblement abstraite — de la nouvelle politique, c’est à cette négociation qu’il va falloir s’attacher. On va devoir se chercher des alliés chez des gens qui, selon l’ancienne gradation, étaient clairement des « réactionnaires ». Et, bien sûr, il va falloir forger des alliances avec des gens qui, toujours selon l’ancien repère, étaient clairement des « progressistes » et même peut-être des libéraux, voire des néolibéraux !

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C’est le déracinement qui est illégitime, pas l’appartenance. Appartenir à un sol, vouloir y rester, maintenir le soin d’une terre, s’y attacher, n’est devenu « réac », nous l’avons vu, que par contraste avec la fuite en avant imposée par la modernisation. Si l’on cesse de fuir, à quoi ressemble le désir d’attachement ?

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Comment définir cette différence d’orientation ? Les deux pôles sont presque les mêmes, à ceci près que le Global saisit toutes choses depuis le lointain, comme si elles étaient extérieures au monde social et tout à fait indifférentes aux soucis des humains. Le Terrestre saisit les mêmes agencements comme vus de près, intérieurs aux collectifs et sensibles à l’action des humains à laquelle ils réagissent vivement. Deux versions très différentes des manières pour ces mêmes savants, d’avoir, comme on dit, les pieds sur terre.

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Ce qui était visé depuis le début de cet essai peut maintenant être nommé : le Terrestre n’est pas encore une institution, mais il est déjà un acteur clairement différent du rôle politique attribué à la « nature » des Modernes. Les nouveaux conflits ne remplacent pas les anciens, ils les aiguisent, les déploient autrement et surtout les rendent enfin repérables. Se battre pour rejoindre l’une ou l’autre utopie du Global ou du Local n’a pas les mêmes effets de clarification que se battre pour atterrir sur Terre ! (D’ailleurs il est peut-être temps de se passer tout à fait du mot écologie, sauf pour désigner un domaine scientifique. Il n’y a que des questions de terrains de vie avec ou contre d’autres terrestres qui ont les mêmes enjeux. L’adjectif politique devrait suffire dorénavant à les désigner une fois élargi le sens de la polis qui l’a trop longtemps restreint.) Nous sommes enfin clairement en situation de guerre, mais c’est une drôle de guerre à la fois déclarée et larvée. Certains la voient partout, d’autres l’ignorent tout à fait. En dramatisant jusqu’à l’extravagance, disons que c’est un conflit entre les humains modernes qui se croient seuls dans l’Holocène en fuite vers le Global ou en exode vers le Local ; et les terrestres qui se savent dans l’Anthropocène et qui cherchent à cohabiter avec d’autres terrestres sous l’autorité d’une puissance sans institution politique encore assurée. Et cette guerre, à la fois civile et morale, divise de l’intérieur chacun d’entre nous.

source : https://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-O___atterrir__-9782707197009.html