Les Origines du populisme

Enquête sur un schisme politique et social

Yann Algan Elizabeth Beasley Daniel Cohen Martial Foucault

Le Seuil, La République des idées, Date de parution 29/08/2019

Un livre trop riche en chiffres mais qui se résume finalement à une idée-clé fondamentale qui est assez intuitive : la confiance est l’élément-clé du vivre ensemble. L’encourager c’est lutter contre les populismes !

Silvère Mercier

Lu en Novembre 2019

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La confiance dans l'autre est un élément clé de compréhension

L’autre élément décisif qui émerge de ce tableau est un facteur qui jouera un grand rôle dans notre analyse de la crise culturelle : le niveau de confiance des électeurs à l’égard d’autrui. L’indicateur est obtenu à partir d’une question simple : « D’une manière générale, diriez-vous que l’on peut faire confiance à la plupart des gens ou que l’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? » Son pouvoir explicatif est considérable, dans l’ancien comme dans le nouveau monde politique. La gauche est le parti des gens confiants. François Hollande avait disposé d’un avantage de 15 points dans cet électorat, dont Emmanuel Macron profitera en 2017. Comme nous le montrerons dans une comparaison internationale incluant les autres pays européens et les États-Unis, c’est un trait qui se retrouve partout. La droite, et surtout la droite populiste, est méfiante. La question de l’identité, qui prend ici le sens anthropologique d’un rapport blessé à autrui, est le socle de la droite populiste. Celle-ci ne prospère pas seulement sur une doxa antisystème, elle est également anti-immigrés.

Le thème de la protection mobilise plus que celui de la redistribution

L’autre axe s’étend de Le Pen à Macron. C’est l’opposition « perdants-gagnants », aussi bien en termes de diplômes que de revenus. L’un des messages principaux de notre ouvrage est que les termes de cette opposition sont très différents de la polarisation gauche-droite traditionnelle. Aucun de ces deux camps ne semble par exemple véritablement concerné par les problèmes de redistribution. Ainsi, la réponse à la question présentée en introduction : « Faut-il prendre aux riches pour redistribuer aux pauvres ? » indique que ni les électeurs de Macron ni ceux de Le Pen ne sont particulièrement intéressés par les questions de redistribution. Leurs lignes d’affrontement portent sur la question des frontières, qu’il s’agisse de la mondialisation en général ou de l’Europe en particulier. C’est davantage la question de la protection que celle de la redistribution qui est au cœur de cette opposition, parfois qualifiée d’axe « ouvert-fermé ».

Les catholiques ont la confiance locale

À le suivre, l’Église catholique, en imposant une structure administrative hiérarchique et une relation descendante entre le prêtre et le croyant dans l’exercice de la foi, a étouffé la possibilité de former des relations sociales horizontales essentielles à la formation de la confiance. Cette analyse s’applique plus généralement à l’ensemble des pays de tradition catholique, et à la France en premier lieu. Cela ne veut pas dire que les catholiques sont plus méfiants par nature, mais leur confiance reste plus circonscrite au cercle familial et privé, ou à celui très local des paroissiens. C’est cette confiance dont témoigne l’électorat du candidat Fillon : élevée envers la famille, mais plus faible envers les autres en général.

La conscience triangulaire

Les électeurs de Le Pen se méfient des (très) pauvres, considérés comme des assistés quand il ne s’agit pas d’immigrés, à l’image de leur rapport à autrui en général. Ils ne croient pas en la redistribution, faute de confiance en autrui, même si d’un point de vue objectif ils en seraient les principaux bénéficiaires. Le sociologue spécialiste des classes populaires Olivier Schwartz développe le concept de « conscience triangulaire » pour analyser cette double défiance de certaines couches des classes populaires envers les élites et envers les plus pauvres.