Pour Millénaire3, le site de prospective de la métropole du Grand Lyon, l’agence de design d’intérêt général Vraiment Vraiment a décrit les formes de l’action publique, une tentative d’élaboration d’un alphabet de l’action publique. Romain Beaucher et Yoan Ollivier précisent en préambule du document :

Cet alphabet nous semble pouvoir être utilisé comme un prisme d’analyse chaque fois que s’engage une réflexion sur la transformation d’une politique publique : quelles formes cette politique publique mobilise-
t-elle aujourd’hui ? Quelles formes devrait-elle mettre en oeuvre demain ? Certaines formes ne doivent-elles pas être réinventées ? Par exemple, de nombreuses politiques publiques qui se sont construites autour de « l’équipement », du « règlement », de « l’agrément » ou de la « certification » gagneraient aujourd’hui à explorer les formes de « l’appel », du « contrat », du « symbole » ou même du « laisser-faire ».

La tentative est passionnante parce qu’elle montre la diversité, les enjeux et les limites des leviers d’actions dont disposent les pouvoirs publics aujourd’hui. La question posée est au fond toujours la même : comment agir efficacement sur le réel dans l’intérêt général ? Les enjeux mentionnés dans chacune des cartes montrent très clairement que les formes d’action publique sont confrontées à des tendances qui en interrogent à la fois l’efficacité mais surtout la légitimité. Chaque carte se présente de la manière suivante avec une description de ce que fait l’action publique, les formes concrètes qu’elle prend et les tendances ou enjeux qu’elle propose. Par exemple, la forme registre :

Parmi les paradigmes dominants, à l’influence du néolibéralisme et des dynamiques d’individualisation et de fragmentation des solidarités qui lui sont intrinsèques, il faut ajouter le retour en force depuis une dizaine d’années des communs. Si le mot commun (trop souvent au singulier en ces temps de campagnes électorales) connote un vague vivre ensemble dans les slogans, il résonne une fois au pluriel comme le formidable retour d’une notion qui cherche à saisir des dynamiques d’actions, au point qu’il est souvent plus précis de parler de commonning que de communs… Des exemples ? Il y en a des dizaines et j’en proposerai de nombreux dans les billets qui suivront. Mais voici une image bien claire trouvée sur ce site qui explicite l’approche classique des communs :

Travailler sur les communs, c’est comprendre les dynamiques à l’oeuvre pour prendre soin, entretenir des ressources ou des dynamiques collective. Jardins partagés, bases de données en ligne, tiers-lieux, ces dynamiques sont tout sauf abstraites, prennent des formes variées et peuvent s’articuler aux formes de l’action publique, elle reposent toutes sur l’action collective et supposent la construction d’un cadre de confiance pour agir. Et si au fond c’est de nouvelles formes d’institutionnalisation de la confiance dont l’action publique avait besoin ? Et si l’utopie pragmatique des communs pouvait compléter et enrichir cet alphabet des formes de l’action publique ? Dans les billets qui vont suivre, je rependrai la plupart de ces cartes pour tenter de répondre aux questions suivantes et esquisser un alphabet de l’action publique en communs.

  • Que fait l’action en communs?
  • Quels enjeux pour des partenariats publics-communs?
  • Quelles formes concrètes? Quels exemples?
Deux précautions me semblent indispensables en amont de ce parcours :

Précaution 1 : en aucun cas, les communs ne peuvent représenter une troisième voie indépendante de l’action publique ou privée. Elinor Ostrom, la politiste américaine prix Nobel en 2009 pour ses travaux sur les communs, mais aussi toute l’école scientifique de Bloomington ont toujours cherché des articulations, des agencements, mais jamais ils n’ont fait des communs un courant politique qui viendrait s’opposer à une gestion publique ou privée. Ce point est rappelé dans cet excellent article de Jean-Pierre Chanteau et Agnès Labrousse, « L’institutionnalisme méthodologique d’Elinor Ostrom : quelques enjeux et controverses », Revue de la régulation.

Les dichotomies (État/marché, public/privé, etc.) sont foncièrement en contradiction avec la méthode conjonctive, structurale et constructiviste d’Ostrom : « nous devons veiller à ne pas réifier les concepts et les modèles conceptuels – les traiter comme s’ils étaient des réalités. Nous devons éviter les dichotomies simples. » (V. Ostrom in Aligica, 2003, p. 6). Pour Frischmann (2013, p. 393), disciple d’Elinor Ostrom et membre de son Workshop, les deux leçons majeures d’Ostrom sont les suivantes « 1. Embrassez la complexité et le contexte – ou tout simplement, la réalité […] Méfiez-vous de la myopie induite par les modèles, des panacées supposées et du raisonnement binaire. […] 2. Embrassez les savoirs (learning) évolutionnaires, systématiques, au travers d’une variété de méthodologies, théories et approches empiriques – incluant les études de cas – interdisciplinaires. Méfiez-vous des œillères disciplinaires et méthodologiques ».

Précaution  2 : aucun angélisme et encore moins d’idéalisation n’existe chez Ostrom à propos de la notion de communautés.

Sans doute ces contresens dans la réception française d’Elinor Ostrom s’alimentent-ils d’un autre contresens sur les notions de « self-governance » et de « community », souvent vues comme des communautés soudées et sympathiques agissant « en l’absence de l’État » voire en opposition à celui-ci. Mais dans sa philosophie sociale, il n’y a pas « séparation » des pouvoirs – par exemple entre une société civile (qui incarnerait le politique) et l’État (qui aurait le monopole de l’administration de la chose publique) – mais au contraire interaction entre systèmes organisés et composites (à différentes échelles géographiques, sectorielles, etc.) : l’État, en particulier dans sa déclinaison communale, est même partie prenante de la communauté. Mobiliser l’approche ostromienne doit donc se faire de façon prudente et contextualisée, tant la différence est grande entre les cultures politiques française et américaine.

(…)

La communauté doit donc être entendue dans le sens anglophone très large des social sciences « qui recouvre la notion d’existence d’un collectif quel qu’en soit le type, mais doté de souveraineté » (Allaire, 2013, ce numéro). Ceci ne fait en rien de la self-governed community un idéal-type de Gemeinschaft solidaire comme le conçoit Tönnies (1887) par exemple. La communauté n’est ni idéalisée, ni a-conflictuelle ou « folklorique ». Ostrom critique au contraire ceux « qui attribuent à ces communautés une sorte d’aura archaïque ou exotique » (E. Ostrom in Aligica, 2003, p. 8). Surtout, le conflit est une composante structurante de la communauté, d’où l’importance des règles d’arbitrage, de sanction, de contrôle dans l’analyse d’Ostrom, où la fabrique des institutions est « un processus difficile, chronophage, source de conflits » (Ostrom, 1990, p. 14), où les arènes d’action sont définies comme « des espaces sociaux où des participants dotés de préférences diverses interagissent, échangent des biens et services, résolvent des problèmes, exercent une domination les uns sur les autres (dominate one another), ou se combattent » (Ostrom, 2005, p. 14).

Au fond, l’approche combinatoire d’Ostrom est particulièrement féconde car elle n’est pas systémique et comporte une dimension darwinienne par essai-erreur (qu’on rapproche souvent de John Dewey, autre source d’inspiration d’Ostrom). C’est pour cette raison que les dynamiques de transformation publique qui me semblent les plus intéressantes sont celles issues du design, discipline fondamentalement liée à la complexité et aux itérations en vue de produire des effets.  En substance :

À l’instar de l’approche darwinienne, la diversité est source d’adaptabilité potentielle à des évolutions futures, à des environnements changeants, à des chocs – et elle résulte d’ailleurs d’adaptations successives à l’évolution de ces environnements (eux-mêmes caractérisés par une grande hétérogénéité aux plans social et écologique). Ostrom met donc en garde contre la réduction artificielle de cette diversité qui résulterait de l’imposition par le « haut » d’un modèle prétendument optimal, ne tenant pas compte des spécificités et aspirations locales. On trouve donc chez elle une critique non dissimulée des programmes de développement caractérisés par la « monoculture institutionnelle », le « blueprint thinking », le « one-size-fits-all » (Ostrom, 2010b) et par des critères de conditionnalité et de performance extérieurs aux populations concernées (Ostrom, Basurto, 2011).

Et s’il fallait esquisser un alphabet de l’action publique en communs pour un monde habitable ? Je publierai dans les semaines qui viennent des billets qui reprennent certaines des formes pour mieux articuler action publique et communs.

L’ensemble de la série restera accessible à partir de ce lien.